Lettre Ouverte
A vous autres, hommes faibles et merveilleux qui mettez tant de grâce à vous retirer du jeu, il faut qu'une main posée sur votre épaule vous pousse vers l'infini… cette main tendre et légère… (Tennessee William) Puisque mon téléphone reste muet ; puisque ma porte ne s'entrouvre plus que très rarement. Puisque nos vies nous éloignent les uns des autres. Que nos rares conversations se résument au traditionnel : Bonjour ! Comment allez-vous ? Pas mal, merci, et vous ? Je prends ma plume pour vous confier l'inexprimable. Une certaine solitude d'esprit, un besoin de dialogue, sans doute un vieux réflexe de « mal ». Pour moi, écrire est un besoin vital. Je suis bien conscient que pour la grande majorité… mes mots ne sont que le charabia d'un pauvre fou, seul une poignée de personne peut comprendre ces lignes tracées à la hâte. Ces mots qui me viennent en cascade. L'afflux est tel que je ne peux le contenir, ma main, malgré son agilité, ne suit plus. Seul subsiste des bribes d'idées. Je vous appelle ! Vous ne m'entendez pas. Je ne vous jette pas la pierre. Sans doute m'appellez-vous aussi. Mais mes oreilles restent sourdes Seul le bruissement des silences accumulés réveille un peu mon esprit. Comme si la solitude, se sentir seul, n'était qu'un encombrement, que les gestes tout encombrés d'un si volumineux soi on ne savait plus quoi être avec les autres. La solitude de l'absence et prendre conscience que l'on est que soi, c'est parfois décevant. Ne plus parler, ne plus crier, se complaire dans ces silences absorbés pour se prémunir des larmes à venir. Mais suffit-il de fermer les yeux pour que ce soit la nuit ? En ce début de siècle ou chacun cherche à se faire un nom, je tente désespérément à « me faire des mots ». C'est mon seul espoir pour crier en silence ma haine et mon mépris. Mais envers qui cette haine ? Je serais bien en peine pour répondre. La lassitude commence par me ronger les sens. Même le sang ne coule plus dans mes veines. Mes silences criards ne sont que des éclats d'âme. Mes phrases si importantes soient-elles, ne sont plus que le chemin parcouru par mon cerveau entre deux idées. Elles n'expriment plus que des silences finalement vides de sens. Je me refuse aux joies communes comme à la douleur ordinaire. Il faut souffrir et souffrir encore, alors, peut-être, ce sera le « jouir ». Comme si «être » était toujours un mot pour demain. Je suis las, depuis tant d'année à piétiner dans ce purgatoire, à maculer les parois de mes mots lyriques pour que les murs « poètent » de santé. Et tout ça pour rien ! La poésie se meurt et je meurs avec elle. -Aujourd'hui, pâle, je pleure ; -Une angoisse frissonne en moi ; -A mesure que glisse l'heure -Je deviens plus sombre… Pourquoi ? Je travaille toujours ce même poème, pour exister encore un peu, pour résister à l'inertie et conserver l'étrange et douce impression de n'être plus rien. Je ne suis plus qu'un bruissement de feuille. J'ai oublié tous les mots de l'enfant que j'étais, pourtant c'est toujours le même corps qui s'arc-boute contre les heures. S'acquitter de l'enfance avec entre les lèvres une cigarette pour parler, un verre d'alcool pour regarder les yeux des autres ; voir l'innocence accompagner l'ombre de mes filles. Je mords dans la vie, j'avance ensorcelé, j'avance comme un fantôme, j'avance avec un masque. Personne n'est plus derrière mon regard, et cette personne pourtant, c'est encore moi… Dans l'angle racorni de la feuille, je ne reconnais même plus mon nom. Rêver, pouvoir partir, pas fuir mais partir vers un ailleurs ; je ne parle pas du suicide mais de l'idée du départ. Car le plus important ce n'est pas le départ lui-même, c'est bel et bien l'idée. Je suis bien conscient que ce départ ne se fera sans doute jamais. Il est déjà trop tard ! Beaucoup trop tard ! Ne plus faire chier personne avec mes peurs, mes angoisses, mes révoltes, mon mal de vivre, mes envies moroses… Le présent m'est de plus en plus difficile ! Le moindre pas, c'est le passé qui revient en cascade. Non ! Décidément, je ne suis pas de ce siècle ! Et cette putain de guerre en tenue de soirée qui passe et repasse devant moi, ce génocide dans le tremblé épileptique de mon écran qui nourrit ma honte et mon désespoir. Il n'y a vraiment pas de quoi être fier d'être un homme ! Combien sont-ils à penser chaleur de paume et à agir banquise ? Ils pensent solidarité, ils agissent club méditerrané. Ils pensent démocratie, ils votent comme on jette un dé aux six faces de deuil. C'est l'empire du non-sens. Leurs conversations ne sont que des cimetières sous la lune. Couchez-vous et mourrez, vous les nihilistes car demain sera, pour vous, un même jour. Dire que la splendeur de la vie c'est l'affaire de l'homme, quelle hérésie ! Le monde me fait mal. A trop regarder par le petit bout de la lorgnette, je me suis crevé les yeux. Comme si s'accommoder du monde n'était pas que le rôle des yeux ; je ne pourrais plus baisser les paupières sans être frappé de terreur. Je m'occupe désespérément à me prémunir des larmes. Etre soi ou le retour à je n'est pas facile. Seule cette plume peut se vanter de me faire naître. A l'encre noire, je projette ma propre espérance, sans jamais trouver le miroir qui saura reproduire ma folie. Pour ma révolte, il n'y a pas de but avouable, juste un rêve individuel à former en puissance collective. Il y a la marée hypothétique des revenants, des déçus. Mais je sais ne pas pouvoir compter sur eux. Ma révolte c'est un mouvement qui s'affranchit des limites, des rouages, de l'inerte ; quelques larmes terribles ou un rire à perdre haleine, qui ne sont les défenseurs de rien, une traînée de songe, une manif dans la cour de mes rêves, une traînée de poudre qui serpente entre les : il n'y a rien, il n'y a plus rien ! (Paradoxe !) Beauté violente, à la compagnie parfois cruelle, c'est mon œuvre, parce que je ne suis pas un pays, une ville, mais un flux vivant, c'est la tenue vestimentaire de mon âme. J'attends avec impatience le renouveau du romantisme. Ce n'est pas un vaisseau fantôme, c'est la frégate blanche et parfaite qui vient au secours des noyés du siècle. A son bord, un équipage à l'esprit radieux, à son pavillon, le nom même de l'amour humain ; debout sur son château arrière, les princes de la paix en dentelles, des enfants dont les bouches disent les jours nouveaux. Regardez sa figure de proue, l ‘écume la recouvre de voile… c'est l'arbre de l'absolu ! J'ai voulu une lettre d'amitié, de fraternité, une lettre de chaleur remplie de mots imparfaits, des mots venant du cœur. Finalement je n'ai transcrit qu'un état des lieux. Ce ne sont pas des mots mais des maux. Passant, toi qui me lis… par inadvertance, sans doute… passe ton chemin. Cela ne te concerne pas car ce délire épistolaire n'est simplement que le reflet de mon âme !
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